L'ART D'ACOMMODER LA VIEILLESSE
- comunimagepoitte0
- 16 oct. 2023
- 4 min de lecture

Un livre de Geneviève Delaisi de Parseval
Odile Jacob, 2022, 14 €
Ma vieillesse vaut la peine d'être vécue. C'est le message heureux que nous transmet le dernier livre -le dernier paru-, de Geneviève Delaisi de Parseval.
À l'opposé des idées reçues sur cette période ultime de la vie, qui lui concèdent parfois l'accès à la sagesse, ou à l'expérience -« si jeunesse savait, si vieillesse pouvait » -la plupart sont du registre : « la vieillesse est un naufrage. » Certains évoquent, comme Zola, « la morne vieillesse dans sa résignation», ou Colette « non, décidément, je ne m'habitue pas à la vieillesse, pas plus à la mienne qu'à celle des autres. » Les propos sur les avantages de la vieillesse sont en général ironiques ou sonnent faux. Ironique, le propos de Proust qui en fait un remède à la jalousie : « la vieillesse d'une duègne ne rassure pas tant un amant jaloux que la vieillesse du visage de celle qu'il aime » ; faux, sonne ce proverbe cité par Goethe : « ce que jeunesse désire, vieillesse l'a en abondance», illusion hélas ...
À l'inverse de ce triste conformisme, et en anticonformiste foncière, Geneviève Delaisi de Parseval conçoit la vieillesse comme la poursuite d'une évolution. Pour elle, la vieillesse n'est pas un état, mais une énigme, à la rigueur une situation. Elle rejoint en fait la façon de voir de Bergson : « enfance, adolescence, maturité, vieillesse sont de simples vues de l'esprit, des arrêts possibles imaginés pour nous, du dehors, le long de la continuité d'un progrès. » Et son livre l'illustre : « vieillir c'est aussi grandir », nous montre-t-elle; et elle nous conduit à travers ses lectures, Cicéron, Beauvoir, Antoine Compagnon, et d'autres, au constat que, certes, s'il existe un vieillissement corporel -qui conduira à la decrepitas du bout du chemin -, l'esprit grandit -elle invoque même les connaissances neurologiques d'aujourd'hui pour soutenir en nous que l'esprit s'enrichit, reste capable d'acquisitions cognitives considérables même dans un âge avancé-, et que se développent sur le plan de la pensée, des capacités de surplomb et de synthèse lesquelles étaient moins grandes des années avant.
Son expérience de la psychanalyse lui donne une vision élargie de ce que la vieillesse apporte à l'esprit. Elle part de l'idée que l'esprit se développe par « crises » successives -on pourrait parler comme René Thom de « catastrophes » au sens d'événement qui bouleverse le cours des choses -l'adolescence en est une, la crise de la cinquantaine une autre - l'esprit les surmonte et en ressort grandi. La crise dite de la cinquantaine, ou « crise du milieu de la vie » de Eliott Jaques, est la crise inaugurale de la vieillesse, période de désorganisation/réorganisation. Ce n'est pas tant le vieillissement corporel, et la ménopause, qui la déterminent que les pertes qui apparaissent à cette période de la vie, mort ou grand vieillissement des parents, départ des enfants, rupture d'un ménage, retraite... qui obligent à des remaniements relationnels, c'est-àdire à des désinvestissements et à des réinvestissements qui inaugurent une vie différente. Les investissements sur lesquels le narcissisme s'étayait sont remis en chantier et il faut élaborer autre chose. Le développement des sublimations est à cette période d'un apport essentiel. Par rapport à l'écoulement du temps, il faut faire régner « Kairos » le dieu du bon moment et laisser « Chronos >> compter les heures.
Les enfants aident-ils à vivre l'expérience de la vieillesse ? Incontestablement, le fait d'avoir des enfants est une expérience intéressante, mais, lorsque l'âge vient, il n'est pas certain qu'il faille compter sur sa progéniture pour vivre mieux ses vieux jours. On voit même des femmes refuser radicalement d'avoir des enfants. Mais ce n'est pas forcément par rapport au refus de l'idée de garder l'un d'eux comme « bâton de vieillesse ». L'idée d'être grandmère n'est pas forcément réconfortante et Geneviève Delaisi de Parseval cite différentes études montrant que certaines femmes ont regretté d'être mère, et d'autres montrant que le fait d'être grand-mères ne leur apportait pas d'aide particulière dans le déroulement de leur prise d'âge. Cependant, l'art d'être grandmère peut être une ressource heureuse et vivante dans la traversée des dernières décades de la vie.
Vieillir c'est consentir au temps, nous dit l'autrice, ce qui ne semble pas si aisé si l'on en juge par les exemples qu'elle nous donne de maternités tardives que rendent aujourd'hui possibles les techniques de procréation médicalement assistée, la congélation et les dons de gamètes. Façons de retarder l'horloge biologique et de maintenir heureusement des possibilités propres à la jeunesse, ces techniques peuvent aussi encourager à trop différer le fait d'être parents : les techniques de conservation ont leur limite et le temps finit par nous forcer à consentir à lui. Il n'est pas possible d'inverser le déroulement du temps : « à jouer les Faust, on est toujours perdant».
Ce n'est donc pas dans la congélation qu'il faut chercher le secret d'un vieillir jeune, mais dans le fait de relire sa vie et ce faisant de recréer les conditions d'une vivante cinquième saison. l■I
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